ON MARCHE SUR LA TÊTE
Ceux-là rêvaient tous d’un chimérique paradis britannique. Pour cela ils avaient déjà affronté mille dangers. La France, généreuse, les avait laissé traverser son territoire sans leur faire de difficulté le long de leur chemin de migration.
Ils touchaient au but. Enfin, presque. Il leur fallait encore traverser un bras de mer avec une eau à six degrés, dans une ambiance glaciale, à bord d’un canot destiné, au mieux, à emporter quatre personnes.
Ils ne sont pas allés bien loin. Pas facile de faire la Manche au mois de Janvier. Du coup ils avaient changé de statut. Il n'étaient plus des migrants mais des exilés. La nuance est subtile.
« Une trentaine d’exilés en hypothermie après une tentative de traversée manquée» titrera le journal local.
Encore un fait d’hiver.
C’était ce lundi 5 janvier au matin. L’après-midi, à quelques encablures d’Equihen-Plage, une autre tragédie se jouait dans le cadre du tribunal correctionnel de Boulogne/mer.
Au milieu d’un vrai bataillon d’uniformes, Abdelsalem faisait son entrée, menottes aux poignets. Il était poursuivi pour « soustraction à l’exécution d’une obligation de quitter le territoire français ».
Abdelsalem était arrivé, illégalement, en France voici quelques années. Lors d’un contrôle l’an dernier il avait fait l’objet d’un arrêté de reconduite à la frontière et conduit dans un CRA, un Centre de rétention administrative. A partir de là il était censé faire les démarches auprès de l’ambassade de son pays pour obtenir le visa qui lui permettrait de rentrer chez lui. Mais il n’avait pas envie de rentrer. Alors il a tout fait pour se « soustraire » à cette obligation. Il a été de nouveau arrêté et emprisonné. Il a commis une infraction pénale codifiée par l’article L.824-9 du code pénal modifié par la loi du 5 août 2021 susceptible d'entraîner une peine allant jusqu'à trois ans de prison.
Ça ne s'invente pas!
Abdelsalem est interrogé par le juge. Ah, il en a tellement des explications à présenter que même sa traductrice n’arrive pas à suivre. Son attitude véhémente indispose les magistrats. Au tribunal judiciaire de Boulogne sur Mer on est là pour faire respecter la loi pas pour faire dans l’humanitaire. Au nom de la loi, le prévenu va repartir pour six mois en prison. Six mois au bout desquels il se retrouvera sans doute dans un CRA en vue de son expulsion. Six mois de sursis avant la mesure de ré-expédition chez lui en quelque sorte… Défense de rire.
Mais le jeune homme n’aura toujours pas envie de rentrer chez lui. Chez lui, c’était là bas, au coeur de l’Afrique. Dans ce pays du Soudan dont les guerres fratricides qui durent depuis des décennies ont fait des centaines de milliers de morts et beaucoup de misère.
Dura lex, sed lex.
A peine le Soudanais a-t-il franchi la porte du tribunal que cinq autres hommes font leur entrée dûment encadrés par des gardes pénitentiaires. Salah, Mohammed, puis un autre Mohamed, Ghofrane et Akram sont aussi des exilés comme les appelle la VdN. C’est leur seul point commun à tous les cinq si l’on excepte leur présence dans le même CRA, le centre de rétention de la Côte d'Opale. Un séjour en l'attente d'un hypothétique retour vers leur pays d'origine via une OQTF…
Ils ont des parcours en France chaotiques et divers. Le premier vient d’Algérie, séjourne illégalement en France depuis des années et fait l’objet d’une OQTF. Le second, tunisien d’origine, a quelques mentions à son casier judiciaire français. Le troisième vient de Gaza, cette terre dont on a suivi le régime de bombardements. Le quatrième est oranais et navigue entre Espagne et France où il a déjà fait l’objet d’une condamnation. Le dernier, à 26 ans, compte déjà quatre condamnations à son casier français.
Pourquoi se retrouvent-ils ensemble le même jour devant le même tribunal? Une histoire banale. Dans le CRA où ils sont hébergés ils s’y sont mis à cinq pour passer à tabac l’un de leurs compagnons d’infortune Sur une vidéo diffusée dans le tribunal on peut constater qu’ils n’y sont pas allés de main morte. Voire plutôt avec des mains armées d’objets contondants divers. Le motif de cette barbarie est sans importance. L’acharnement qu’ils ont mis à poursuivre leur victime est la résultante du climat qui règne dans ces CRA, dira l’une de leurs avocates désignées d’office. Ce n’est sans doute pas faux.
Pour des faits de violences aggravées, les cinq hommes quitteront le tribunal sous bonne escorte et pour passer en prison des peines allant de 10 à 18 mois.
Un temps que ces hommes pourtant sous OQTF (obligation de quitter etc, etc) passeront en prison, en France. Avant de la retrouver, cette France, en semi liberté une fois leur peine accomplie. Aux frais des contribuables.
Ce monde marche sur la tête.